Opinion

Fidélité amoureuse et Exclusivité : à bas l’amalgame !

Entendre parler de fidélité et d’infidélité en relations amoureuses m’a toujours laissé quelque peu perplexe. Non pas que je considère la fidélité comme un idéal étranger à la relation amoureuse. Loin de là. Cependant il y a une impression d’amalgame quant à ce que l’on désigne bien souvent par ces termes.

Car, en réalité, être fidèle à quelqu’un, c’est lui rester dévoué en général, et en particulier quand ce dévouement est mis à l’épreuve des choses, des gens, du temps… Être sûr de la fidélité de l’autre, c’est donc être sûr que l’on peut compter sur lui en toutes choses; c’est avoir l’assurance qu’au plus fort des adversités, il est un appui qui ne faillira pas et donc un appui qui restera fidèle.

Quand on saisit bien cette idée de la fidélité, quand on sent la noblesse de cœur et d’âme de ce qu’elle implique, on ne peut qu’être perplexe en la voyant non seulement détournée mais aussi dévoyée. Détournée pour désormais être le fait de ne pas entretenir plusieurs relations amoureuses; dévoyée pour n’être plus que le fait de ne s’adonner aux plaisirs des sens qu’avec une seule et même personne.

Sans condamner ces dernières pratiques, il est évident qu’elles ne sont aucunement à propos de dévouement ou de noblesse d’âme. Sauf à faire une douteuse gymnastique intellectuelle, elles ne correspondent aucunement à ce qui est décrit deux paragraphes plus haut.

Il y a donc résolument amalgame: un amalgame tout à fait insidieux qu’il convient de lever. Et d’ailleurs, disons-le tout de suite, la caractéristique principale de ces pratiques se résumant dans le leitmotiv « une seule personne », le mot pour les dire existe déjà et c’est celui bien moins glamour d’ « Exclusivité ».

Cette exclusivité dans le contexte des relations humaines se traduit par le fait de réclamer pour soi et soi seul le monopole de l’autre: la possession non seulement de son corps dont nul autre ne doit jouir; mais aussi de son cœur qui ne doit tendrement aimer nul autre ; et de son âme qui, à nul autre, ne doit penser avec affection et désir.

Vouloir ainsi limiter les horizons de l’autre au seul soi, vouloir le priver de tous les autres plaisirs, de toutes les autres amours, de toutes autres perspectives ; tout cela relève, bien plus qu’autre chose, d’une incapacité à aimer de façon absolue et intrinsèque.

Cette tare de l’exclusivité est l’expression d’un sentiment d’insécurité de soi qui supposerait que son importance est mise à mal dès lors que d’autres sont eux aussi importants. Elle est également la manifestation d’une mesquinerie de l’âme qui pousse à vouloir être plus important que les autres, c’est-à-dire être la relation la plus importante.

Or chaque relation naît et évolue dans son propre contexte. Telle relation part d’un peu d’humour et telle autre s’épanouit dans un projet de travail. Chaque relation a donc sa propre genèse, ses propres schémas, ses propres rapports d’influence. En ce sens, chaque relation est spéciale et, par conséquent, unique. Dès lors, il en ressort que les relations ne sont pas sujet à hiérarchie entre elles.

Le prolongement naturel de cet état des choses est bien sûr qu’être un appui fidèle pour telle personne n’empêche pas de l’être tout autant pour telle autre. Voilà donc la réalité qui remet fondamentalement en question la légitimité d’une quelconque exigence d’exclusivité.

Je ne peux m’empêcher de remarquer qu’en général nous saisissons parfaitement l’absurdité de l’exclusivité. En effet, ne trouverions-nous pas très immature ce fils désirant que sa mère n’entretienne une relation maternelle qu’avec lui et non avec ses frères? Assurément. Tout comme on estimerait assez ridicule de vouloir être le seul ami de son ami.

Pourtant, pour d’obscures raisons, nous ouvrons la voie à la possession exclusive des autres quand il vient à s’agir d’attirances physiques. Attirances qu’il nous arrive pourtant d’avoir pour bien plus d’une personne. Mais fermons cette brève parenthèse.

Les réflexions faites jusqu’ici permettent de réaliser en quoi cet almagame est accomodant dans les sociétés partageant certains paradigmes bien occidentaux en réalité. Car il est évidemment plus facile de condamner l’autre au motif qu’il n’est pas fidèle plutôt qu’au motif de son refus de l’exclusivité.

En effet, dans le premier cas, on laisse entendre qu’il n’a ni dévouement ni noblesse d’âme; ce qui est très certainement répréhensible. Alors que dans le second cas, on ne laisserait qu’entendre qu’il refuse d’être possédé dans une logique monopoliste au même titre que le serait une chose; ce qui, par contre, relève du respect de soi.

Ces précisions étant faites, je dois bien concéder que le procès que je viens ici de faire à l’exclusivité ne peut aboutir qu’à un non-lieu. Car, comme pour tout mode de vie, cette dernière n’a besoin d’autre justification que celle d’être voulue par la communauté. Peut-être est-ce par faiblesse religieuse ou par prudence sociale ou encore par simple souci pratique.

Toujours est-il que, puisque notre société la valorise ou la respecte (y compris ceux et celles qui ne la pratiquent pas d’ailleurs), l’exclusivité garde toute sa légitimité sociale. Encore faut-il faire le constat empirique que les individus entrent régulièrement en rébellion contre ce paradigme social et développent nombre de relations amoureuses parallèles.

Les êtres complexes et intelligents que nous sommes doivent savoir remettre en question les cadres dans lesquels ils décident d’évoluer. Soit pour les confirmer, soit pour les redéfinir. Ce processus quasi permanent, auquel j’invite vivement tout un chacun, doit se faire de manière éclairée et consciente. Et ce n’est plus possible lorsque que ces cadres sont définis par des termes impropres et contradictoires par essence. Il nous faut donc faire de la pédagogie afin que nous puissions faire le choix de nos cadres pour ce qu’ils sont! Afin que nous puissions faire le choix ou non de l’exclusivité relationnelle pour ce qu’elle est et non parce qu’elle se dissimule sous la noble appellation de fidélité

Sténio Barnes

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