Littérature

« L’enfant noir » de Camara Laye : le récit d’un destin qui aurait pu être haïtien

« L’enfant noir » voulait raconter Camara, le narrateur, et peut-être l’auteur – car tous deux sont guinéens et l’œuvre en question est partiellement autobiographique. Mais ce récit qui a priori devait être celui d’un homme, de son enfance et de son adolescence est pourtant celui de tout un peuple, le peuple guinéen dont les riches traditions y sont décrites. Une description qui, en maints endroits, à bien y réfléchir, aurait pu être également celle de la culture haïtienne, celle du destin d’un jeune Haïtien. En voici un résumé.

Kouroussa, Tindican, Conakry, Argenteuil. Tels sont les lieux, de la Guinée-Conakry à la France, où Camara a « roulé sa bosse ». Celle-ci, ce sont les études, effectuées à l’école coranique, puis à l’école primaire française de Kouroussa, ensuite au Collège technique de Conakry, et enfin, en France, au Centre-école de l’automobile d’Argenteuil, après être reçu premier au certificat d’aptitude professionnelle de mécanicien.

D’abord Kouroussa. C’est une petite ville de la Haute-Guinée. L’auteur y passe son enfance, dans un foyer-atelier dirigé par son père, oint du génie de la famille, représenté par un serpent noir qui lui prédit certains événements et même lui apprend un peu son métier de forgeron-orfèvre. Et s’il est l’artisan le plus achalandé de sa région, c’est en partie grâce à ce génie aux yeux duquel il a obtenu faveur. On recourait, sous les éloges d’un griot, gardien des traditions, au service du père de Camara pour façonner toute sorte de bijoux avec de l’or fondu, « une opération magique que les génies pouvaient accorder ou refuser ». C’est pourquoi, « l’artisan qui travaille l’or doit se purifier au préalable, se laver complètement par conséquent et, bien entendu, s’abstenir, tout le temps de son travail, de rapports sexuels ». Intransigeant dans le respect des rites, Laye père avait toujours la bénédiction des dieux. Et Laye fils grandissait dans l’admiration de son père hors pair.

La mère de Camara détenait des pouvoirs extraordinaires aussi. « Sayon », équivalent de « dosou » dans la culture haïtienne, c’est-à-dire « puînée de jumeaux », elle était toujours avertie des desseins funestes de certains sorciers de sa ville. « Combien de fois, raconte Camara, n’ai-je point vu ma mère, au lever du jour, s’avancer quelques pas dans la cour, tourner la tête dans telle ou telle direction, et puis crier : ‘’Si cette entreprise se poursuit, je ne tarderai plus à la révéler ! Tiens-toi-le pour dit ! ‘’ ». Ce don de révélations lui valait le respect de tout le monde.

Ce fut le monde merveilleux de Camara jusqu’à la fin de ses études primaires. Ensuite, il partit pour Conakry, la capitale, loin de son Kouroussa natal. Jusque-là, à part quelques séjours qui ne s’étendaient jamais au-delà de quinze jours à Tindican, un petit village à l’ouest de Kouroussa, chez sa grand-mère maternelle, il n’avait jamais quitté cette ville qui l’a vu naître. Il est déjà « un homme », c’est-à-dire initié à la cérémonie des lions et circoncis. La cérémonie des lions et la circoncision sont des étapes de la plus haute importance dans la vie d’un jeune Guinéen des années 30-40. D’ailleurs, « la vie [jaillit] du sang versé ! ».

A Conakry, Camara habite chez des oncles paternels, sous leur bienveillance et celle de leurs femmes. Il y rencontre Marie, une jeune fille qui fréquente la famille, et pour qui il éprouve un sentiment fort auquel il ne se permet pas d’ajouter d’autres qualificatifs. Juste un sentiment fort. Fort mais pudique. Le garçon va au Collège technique de Conakry, la fille à l’école primaire des jeunes filles. Ils se retrouvent tous les dimanches, et d’autres jours parfois. Ils sont inséparables. Enfin, jusqu’à ce que le garçon obtienne une bourse d’étude pour la France, une opportunité qu’il ne pouvait ne pas saisir, en dépit de la douleur des séparations, celles avec Marie, celles avec ses oncles et tantes, celles avec sa mère et son père. Car la France, c’est loin. Et une étude en amène toujours une autre. Ses parents, et sa mère en particulier, ont l’impression que ces études leur voleront toujours leur fils.

Mais, en dépit de tout, ses parents lui donnent leurs bénédictions. Ils consultent des marabouts, offrent des sacrifices aux génies, avant que Camara ne parte pour la France, plus précisément à Argenteuil, à quelques kilomètres de Paris.

C’est là, à cette étape de ma lecture de « l’Enfant noir », en dépit d’autres remarques sur les croyances et traditions guinéennes déjà faites et qui me paraissent un peu similaires avec les croyances haïtiennes (je pense aux pouvoirs qu’on attribue au « Sayon » ou « dosou »), que j’ai pensé vraiment que cette histoire, qui est celle de Camara le Guinéen, aurait pu, toutes proportions gardées, être celle d’un Haïtien. En Haïti, en effet, nombreux sont ceux qui ne quitteront jamais leur pays sans offrir des sacrifices aux loas, les dieux du panthéon vaudou. Et certaines de nos décisions prises ou pas prises dépendent de notre culture vaudoue, quand bien même ne nous adhèrerions pas à la religion qu’elle est aussi.

En tout cas, je me suis retrouvé dans le récit de Camara Laye. J’y ai découvert avec émerveillement le portrait de la Haute-Guinée de l’écrivain, qui est né en 1928, à Kouroussa. Ce récit m’a aussi fait penser à celui d’autres auteurs africains ou des auteurs haïtiens, surtout dans la façon dont les croyances sont décrites, et je pourrais citer notamment « Allah n’est pas obligé » d’Amadou Kourouma ou « La montagne ensorcelée » de Jacques Roumain.

« L’Enfant noir » est publié pour la première fois chez Plon en 1953. Prix Charles Veillon 1954. Un classique de notre temps, un livre intelligent et passionnant, construit d’une prose fluide.

Samuel Mésène

Né en 1997, Samuel Mésène est passionné de littérature(s) et de culture générale. Attiré aussi par les sciences politiques, il a intégré l'INAGHEI en 2016 pour des études en relations internationales qu'il a abandonnées au bout de deux ans. Une vie excitante, voilà ce qu'il essaie de vivre, chaque jour, à chaque mot, à chaque geste.

Un commentaire

  1. Haïti, c’est le prolongement D’Afrique sur le continent américain.
    Nos destins sont éternellement liés, soyons toujours fières de notre afro descendance.

    Ps: excellent travail de l’auteur, qui donne déjà l’envie de lire le récit tout entier.

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