Littérature

« Les arbres musiciens » de Jacques Stephen Alexis : Hymne sublime à la culture haïtienne

« […] Rappelez-vous, cette terre a des secrets, des valeurs, des coutumes que nul ne peut profaner sans en être sévèrement châtié ! […] »,

telle est la mise en garde de Léonie faite à ses fils, les frères Osmin : Diogène, Edgard et Carles, une fratrie haïtienne dont le récit, sous la plume enchanteresse de Jacques Stephen Alexis, nous enfonce dans les arcanes du pouvoir politique, militaire, religieux et du milieu intellectuel haïtiens des années 40.

En effet, le premier est prêtre catholique, le deuxième un militaire, lieutenant de la Gendarmerie d’Haïti, et le dernier est un poète bohème, un véritable oiseau migrateur, qui s’en va là où son cœur lui indique, disparaissant et réapparaissant sans préavis.

Le prêtre, sous l’ordre du clergé catholique breton qui se croyait le sculpteur de la foi haïtienne, escorté de fidèles zélés et de gendarmes, mène la campagne antisuperstitieuse, saccageant hounforts, malmenant prêtres vodous, et exhortant le peuple à abjurer leur foi aux Loas, les dieux des ancêtres.

Parallèlement, son frère, le lieutenant Edgard Osmin, sous les ordres du gouvernement « lescotiaque », se promène à cheval nuit et jour, accompagné de ses subordonnés, inspectant la région de Fonds-Parisien, préparant la campagne d’expropriations des paysans de leurs terres au profit de la S.H.A.D.A (Société Haïtiano-Américaine de Développement Agricole) qui ne fut autre qu’une compagnie d’exploitation de caoutchouc, de la culture de la cryptostegia qui matérialisait les ambitions libéralistes et impérialistes de l’Oncle Sam.

Le poète assiste aux agissements déraisonnés de ses frères. Il ne partage pas leurs vues, mais ne se soucie pas de jouir des privilèges qu’octroient les positions occupées par eux. Sa mère non plus, qui pourtant les a mis en garde.

En face, le grand prêtre vodou Bois-d’Orme Létiro, houngan respecté de Fonds-Parisien, chef de la grande famille vodoue dénommée La Remembrance, courageux toujours, téméraire rarement, organise la résistance. Le mot d’ordre : dissimuler les pierres consacrées, les statuettes, les tambours et autres objets rituels, et laisser à cet irraisonné de prêtre catholique des pérystiles et des badji vides. Et aussi au lieutenant et à ses acolytes de la S.H.A.D.A les terres qu’ils convoitent, si telle est la volonté des dieux. En vrai, le grand chef croyait dur comme fer que « les sanctuaires ne seront pas abandonnés, le peuple des plaines, des montagnes et des vallées ne restera pas seul devant la colère que les méchants ont déchaînée »…

Mais si les paysans ont réussi deux ou trois actions d’éclats, comme celles, durant une nuit, où ils ont récupéré dans la cour du presbytère des objets rituels saisis par le Révérend Père Diogène Osmin, ou quand Gonaïbo, garçon solitaire du bord des lacs, amant d’Harmonise, la petite-fille du grand chef de La Remembrance, a incendié les baraques et les tracteurs des Blancs ‘méricains de la S.H.A.D.A, eh bien ces paysans ont dû céder à l’arrivée des bulldozers, sécurisés par les hommes du lieutenant, déboisant, écrasant leurs cases, les poussant à la fuite.

Roman sublime, qui peint la vie paysanne, la culture haïtienne, le vodou dans sa beauté et ses contradictions, ainsi que la tyrannie des uns et des autres, nationaux ou étrangers, Les arbres musiciens, comme d’ailleurs toutes les autres œuvres de ce communiste convaincu que fut le natif des Gonaïves, né le 22 avril 1922 et disparu en avril 1961 sous le régime des Duvalier qu’il combattait, est un texte que tout fils et toute fille dignes de Dessalines devraient lire.

Publié pour la première fois en 1957 à la maison d’édition française Gallimard, ce deuxième roman de Jacques Stephen Alexis, ainsi que ses autres œuvres les plus célèbres (Compère Général Soleil, 1955 ; L’espace d’un cillement, 1959 ; Romancero aux étoiles, 1959) sont rééditées en Haïti , en 2021, par C3ÉDITIONS, dans le cadre de la commémoration du centenaire de la naissance de l’écrivain l’année prochaine.

Les grands pins fugent toujours, Toute la forêt chante. Les arbres musiciens s’écroulent de temps en temps mais la voix de la forêt est toujours aussi puissante. La vie commence.

Samuel Mésène

Né en 1997, Samuel Mésène est passionné de littérature(s) et de culture générale. Attiré aussi par les sciences politiques, il a intégré l'INAGHEI en 2016 pour des études en relations internationales qu'il a abandonnées au bout de deux ans. Une vie excitante, voilà ce qu'il essaie de vivre, chaque jour, à chaque mot, à chaque geste.
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