Opinion

Les artistes doivent être proactifs s’ils veulent être efficaces

À l’instar des pompiers qui ne viennent qu’après que le feu ait été déclaré, pour éteindre les flammes, les artistes haïtiens font quasiment pareil. Après chaque catastrophe on a toujours droit à des chansons, des concerts de levée de fond afin d’apporter leur aide, ce qui est une initiative louable, disons-le. Mais ce secteur peut-il se résumer à cela ? Ces artistes, ne pourraient-ils pas s’établir en structure forte afin d’aider au développement socio-économique du pays ?

Comme après chaque catastrophe naturelle, notamment ce séisme de magnitude 7.2 sur l’échelle de Richter qui a ravagé le grand Sud le 14 aout 2021, les artistes se mobilisent pour apporter leur aide. Concerts, collecte de fonds, les artistes font tout afin de porter leur contribution, en témoigne le dernier concert de levé de fond en date organisé par, Atis pou Ayiti (APA) le 1er Septembre 2021.

Ce serait injuste et malsain d’accuser les artistes (chanteurs, rappeurs, etc.) de tous les maux de notre nation, même s’ils ont leur part de responsabilité dans ce qui se passe dans le pays, comme tout Haïtien d’ailleurs. Mais il faudrait désormais être proactif et cesser avec ce comportement-pompier, comme on le dit si bien chez nous « se pa lè kabrit fin pase pou w ap rele fèmen baryè ». En effet ce n’est pas seulement dans les moments extraordinaires qu’il faut s’engager, mais plutôt chaque jour, en tout temps, vu l’état moribond de notre société.

Assez souvent nos stars ont la fâcheuse habitude, d’être civiquement aérien, de ne pas s’impliquer comme pour ne pas se mouiller ou se compromettre. Alors, assez souvent ils interviennent dans des situations extraordinaires, qui auraient pu être évitées, bien qu’il ne faudrait pas systématiquement leur rejeter la faute, puisqu’une nation n’est pas seulement composée d’artistes, donc à chacun sa partition, son rôle. D’ailleurs, aucune exigence morale ou légale ne leur oblige à prendre certaine position, d’agir de telle ou telle façon mais assez souvent leur passivité équivaut à une complicité avec l’Etat corrompu mal dissimulée. Cependant, dans une société telle que la nôtre, le rôle des artistes ne devrait pas être seulement d’amuser la galerie ; à cela devrait s’ajouter un rôle d’accompagnateur, ils se devraient de constituer cette structure d’avant-garde afin de véhiculer des choses positives, d’aider à poser les bonnes questions, de soulever la conscience de ceux qui ne perçoivent pas encore la gravité de leur situation, vu les milliers ou millions de personnes que leur musiques, faits et gestes touchent.

Cependant, les artistes ont la lourde responsabilité de s’engager aux côtés du peuple, nous n’avons de cesse de le répéter. Leur implication est d’autant plus indispensable dans une situation comme la nôtre où l’Etat se dresse en prédateur. Ils doivent accompagner, prendre parti pour cette majorité d’individus lambdas, qui n’ont ni la voix, ni l’influence ; ils doivent aider à faire bouger les choses. On ne peut se contenter de faire sa musique, ses concerts et ensuite aller se refugier dans la République voisine (puisqu’on sait tous que la majorité d’entre eux ne résident pas dans le pays) mais bon, qui peut les blâmer de ne pas rester dans un pays tel qu’Haïti, puisque eux aussi subissent l’incompétence et la méchanceté de nos dirigeants. Un autre problème est que certains d’entre eux semblent jouir de la conjoncture dans laquelle le pays se trouve et continuent malgré tout d’aller à contre-courant des intérêts de la grande majorité. On se souvient encore de quelques artistes qui réclamaient la tenue des festivités carnavalesques dans un moment de grand trouble politiques, en 2019.

Disons-le bien, le comportement le plus responsable et le plus sain serait d’aider la grande majorité à questionner la gouvernance de ceux siègent l’Etat, les politiques publiques de ces derniers, en somme jouer sa partition politique dans cette société. Et non jouer les pompiers à chaque fois qu’un phénomène naturel ou autre drame malheureux se pointe. D’ailleurs, même l’Etat qui est le premier responsable, à lui aussi reflexe de pompier et se trouve très souvent quasiment absent.

Il n’est nullement question dans cet article de s’ériger en donneur de leçon ou de dicter une certaine conduite mais, se serait un bon point si les stars utilisaient leur audience énorme afin de faire bouger les choses. Mais ne nous trompons pas, on parle ici de discours. Les artistes ne sont pas des décisionnaires, ils ne peuvent prendre en main une nation, en étant ceux qu’ils sont. Donc, il revient à l’Etat de donner le ton, de réguler, de s’assurer de la bonne marche de la société. Les stars n’auraient qu’à éviter d’aller à contre-courant des intérêts d’un peuple suffisamment avili, et de temps en temps respecter leur promesse, comme celle de réserver 5 millions de dollars à partir des fonds qu’ils allaient récolter dans des spectacles afin construire un grand hôpital pour la population en 2018. Néanmoins, il ne faut pas étiqueter tous les artistes Haïtiens d’indifférents, ou encore de pompiers. Il y en a qui utilisent leur talent, leur audience, leur position, pour s’engager, essayer de changer la donne avec leur discours. Ceux-là qui préfèrent prévenir plutôt que de guérir.

C’est une initiative louable de vouloir aider, de vouloir participer en des temps difficiles surtout dans un contexte post-séisme ou des milliers de famille se retrouvent sinistrées, mais, c’aurait été mieux si les artistes s’engageaient et aidaient à intervenir en amont et non pas une fois que le mal est fait. Il faudrait cultiver cette culture de l’engagement, du civisme peu importe qui l’on est : artistes, commerçants, étudiants, hommes politiques, etc. Ce qui nous aurait pu nous épargner de bien des malheurs.

Djeffree Life Milfort

Étudiant en communication sociale à l'INUKA, Djeffree Life est un passionné de lecture et un défenseur farouche de la langue créole.
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