Tribune

Op-Ed. L’ultracrépidarianisme : la nouvelle crise

Je ne suis pas avocat, mais je pense… je ne suis certes pas médecin, mais je pense… voici le refrain magique de l’ultracrépidarian. De nos jours, surtout sur les réseaux sociaux, on constate que tout le monde, pour ne pas dire n’importe qui, a un avis sur tout.

Grâce à la technologie, il suffit d’un smartphone et d’une connexion Internet pour donner son avis sur n’importe quel sujet. À tout moment, on devient expert en toute chose. Certains pensent même pouvoir remplacer les prétoires par un live sur Facebook, voire se substituer aux magistrats et avocats. Qui pis est, certains avocats et magistrats se prêtent à leur jeu. On se rappelle bien le communiqué de feu Me Monferrier Dorval, en date 12 août 2020, dans lequel l’ancien bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Port-au-Prince demandait aux avocats de cesser de faire des déclarations dans la presse traditionnelle ou en ligne, en ce qui concerne des affaires en cours d’instruction ou pendantes devant les cours et tribunaux, peu importe la façon et/ou la raison pour lesquelles ils interviennent, insistant sur le respect des règles déontologiques régissant la profession.

On est certes en démocratie, la constitution de 1987, en son article 28, garantit la liberté d’expression, mais est-ce que cela fait de chacun un expert ? Certainement pas.

Le phénomène de l’ultracrépidarianisme

Le mot anglais ultracrepidarian a une origine latine. Il est issu du proverbe latin sutor, ne supra crepidam, qui veut littéralement dire « cordonnier, pas plus haut que la chaussure ». Ce proverbe latin vient d’une anecdote racontée par Pline l’Ancien :

Un cordonnier était entré dans l’atelier d’un peintre pour lui remettre une commande. Il en profita pour admirer les œuvres du peintre et lui signala une erreur dans la représentation d’une sandale. Le peintre la corrigea. Mais quand le cordonnier commença à émettre d’autres critiques, le peintre lui répondit ne supra crepidam sutor iudicaret : « un cordonnier ne devrait pas donner son avis au-delà de la chaussure ».

Hilarant, mais fort et profond. Les récents événements au village de Dieu impliquant la mort de plusieurs policiers ont provoqué des réactions d’indignation à chaud, mais compréhensible. Chacun a un avis, même sur des sujets exigeant une certaine spécialisation, et ça va jusqu’à émettre des opinions savants sur des faits dont, fort souvent, on n’a pas une compétence avérée ; des propositions fusent ça et là. On est en pleine dérive, mais on ne devient pas expert par décret quand même, à chacun son métier et les vaches seront bien gardées.

La sécurité, le droit, la médecine, le journalisme, l’économie… ce sont des domaines d’études et chacun de ces domaines comporte des spécialisations. On voit fuser sur les réseaux sociaux, dans les forum de discussion WhatsApp, des propositions pour traquer les bandits à torts et à travers, mais ces gens ont ils une expertise en sécurité publique à l’instar de Me Youdeline Cherizard Joseph ? Ont-ils eu une formation dans le démentèlement des gangs armés ? Et pourtant, de bonne foi, ils font des propositions, envisagent des solutions – men la marine pa metye w zanmi.
Dans un tweet, le ministère des affaires étrangères de la Russie a publié :

L’ancien sénateur Youri Latortue, dans un tweet en date du 14 mars 2021, a également proposé :

Et quelques jours avant, soit le 10 mars 2021, à l’émission Invité du jour de Valéry Numa, le colonel et ex-Ministre de la jeunesse, des sports et de l’action civique (MJSAC), Himler Rébu a, lui aussi de son coté, fait des propositions.

On peut bien comprendre et se plier devant la légitimité du ministère des affaires étrangères de la Russie et des personnalités citées plus haut, mais quand on voit ces avalanches de propositions venant de profanes en la matière, de certains pseudo-journalistes de Smartphone des réseaux sociaux, n’ayant, pour la plupart, aucun diplôme en journalisme, aucune expertise dans le domaine de la sécurité publique, on se demande finalement : nan kisa nou pran ?

Faudrait-il fermer le département de Communication Sociale de la Faculté des Sciences Humaines, les facultés de droit et des sciences économiques, de médecine etc ? Avec un smartphone on peut être ce qu’on veut… On peut bien comprendre la vocation sociale, la volonté d’aider, mais pas au-delà de ses compétences.

Qu’est-ce qui explique le silence de la plupart des experts en Haïti ces temps-ci ? Haïti est un pays anthropophage, du moins mangeur d’intellectuels, n’y allons pas par quatre chemins, prenons les cas de Me Monferrier Dorval, l’écrivain Farah Martine Lhérisson Lamothe et, 60 ans de cela c’était déjà pareil pour Jacques Stephen Alexis. Dans les années 1970, légions ont été les intellectuels du pays qui ont du prendre la fuite pour aller en Afrique, au canada afin d’échapper à la dictature de Duvalier.

La science n’est pas totalement indépendante ici en Haïti, aucun fonds réel alloué à la recherche scientifique n’existe. Quoique en août 2019, la Banque de la république d’Haïti (BRH) a décidé de créer un fonds pour la recherche et le développement (FRD-BRH). Pour quels résultats ?

Dans les autres pays, l’Université est autonome et dispose d’un budget conséquent, par contre en Haïti l’État a décidé de réduire de 101 millions de gourdes le budget de l’Université au cours de l’exercice 2019-2020 ce qui fait que le budget était passé de 1.15% du budget national à 0.64%, question de priorité pour le gouvernement. Alors, ne soyez pas surpris de l’état des choses.

Les universités dans les pays étrangers recèlent des écoles de pensée, jouissent des investissements pour les recherches, les réflexions y sont libres, les thèses soutenues considérées, en ce sens qu’elles ne sont pas mis au placard, mais bien au contraire soumises à l’appréciation des corps législatifs pour légiférer sur ces questions d’intérêt général.

Il y a des institutions privées ici en Haïti qui offrent des bourses d’études. Récemment un ex-sénateur en avait promis 500, mais à quelle condition ? Quand ces études sont financées par une institution privée ou un particulier, déjà ça entrave la liberté de la réflexion scientifique en raison des intérêts économiques, politiques très poussés. Qui finance commande, mais il y a aussi cette propension à cataloguer ceux qui osent donner leurs avis à un secteur (si w pale konsa ou nan pouvwa oubyen nan opozisyon). Alors question de survie, de prudence, d’honneur, et surtout pour éviter de se faire acculer pour rien, certains (experts, ndlr) préfèrent ne pas donner leurs avis même dans les médias écrits, ce qui rend timides les interventions des experts au niveau des espaces publics.

Jean Dominique, Jacques Roc, Alix Joseph, Robert Anglade, tous ont été lâchement assassinés, les experts silencieux ont en effet suffisamment d’exemples pour justifier leur mutisme, ce qui laisse libre champ aux profanes pour continuer à exposer et imposer leur ignorance au grand jour, perpétuant cette intoxication de la conscience collective.

L’ultracrépidarianisme est en pleine expansion en Haïti. Au nom de la liberté d’expression et de la démocratie, n’importe qui s’improvise leader d’opinion sur les réseaux sociaux. Une prolifération des experts en « je sais tout » qui confondent souvent avoir une idée et être compétent dans un domaine.

Le plus bavard des perroquets peut respecter une minute de silence.

Roland Topor

Le délit de presse, les abus de droit d’expression sont aussi prévus par la constitution et relèvent du code pénal. Une manière de rappeler qu’on ne peut pas dire et faire n’importe quoi au nom de la liberté d’expression et de la démocratie. Or, la démocratie est la dictature de la loi. Pour le bien du pays, pour le bien de la science laissez la tribune aux experts, ayez l’humilité de ne pas être trop pressant à donner un avis sur quelque chose relevant d’un domaine dans lequel vous n’avez pas de compétences réelles ou une habilité consommée.

Me Laury-Sandry Joseph, Avocat

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