Éducation

On nous ment à l’école

S’il est bien une chose dont on reconnaît tous l’importance, c’est certainement l’Éducation. Et on serait bien en peine de trouver quelqu’un avec assez de mauvaise foi pour remette en question son caractère décisif dans la vie de l’individu et de la société. Régulièrement, retrouvez un billet dans une série qui se propose de discuter fondamentalement l’Éducation ici en Haïti. Une matière, une pratique, une philosophie après l’autre.

« On ne peut soustraire un nombre d’un nombre plus petit ; Christophe Colomb a découvert l’Amérique¹ ; un nombre à virgule est un décimal »… Quel écolier haïtien n’a eu à entendre son professeur affirmer et répéter sans sourciller ces « petits » mensonges jour après jour ? Et quel écolier n’a eu à apprendre puis à répéter à son tour ces tout « petits » mensonges ? Mais y a-t-il jamais de mensonges qui soient petits ? La malhonnêteté est-elle jamais petite? Et est-elle jamais négligeable quand elle devient quasi-systématique ?

Car, ne nous y trompons pas, c’est bien de cela qu’il s’agit: un manque d’honnêteté systématique. Des faussetés scientifiques, d’énormes libertés prises avec les vérités historiques que l’on prétend justifier par leur supposée nécessité pédagogique pratique. L’honnêteté, la probité intellectuelle sont-elles donc pour la nation haitienne sujettes à un marchandage utilitariste ? Voulons-nous donc que, dans notre société, le mensonge bénéficie d’un passe-droit structurel au motif qu’il est plus pratique (ou plutôt plus facile) de faire ainsi? Ce n’est assurément pas là le rêve national.

Car l’honnêteté revêt une grande valeur dans notre communauté. Et si, souvent, elle y est bafouée, cela n’a pour effet que de nous conforter dans la certitude de son importance. Et comment donc pouvons-nous poursuivre notre idéal d’honnêteté quand, dès le plus jeune âge, l’institution la plus déterminante dans la transmission des valeurs immerge les individus dans une longue expérience de « petits » mensonges et de demi-vérités accomodants ?

Évidemment on ne saurait, en toute conscience, douter de la bonne foi animant le corps enseignant haïtien quand il se livre avec autant de légèreté à cette pratique. Car en réalité cela s’inscrit dans la logique d’un postulat très partagé mais assez douteux que fondamentalement les enfants ne sauraient comprendre. Il ne sauraient rien comprendre du tout. C’est-à-dire que non seulement ils ne sauraient comprendre telle notion, trop complexe pour leur âge ; mais qu’ils ne sauraient pas non plus comprendre que, si seul un aspect de cette notion sera abordé pour des raisons pédagogiques, cette dernière ne se limite pas pas pour autant à ce seul aspect. Cela signifie encore qu’ils ne sauraient comprendre que les professeurs ne soient pas sûrs de certaines choses.

S’agissant de ce dernier point, il vrai que c’est toute la dynamique scolaire actuelle qui s’en trouverait entièrement remise en question si, dès le jeune âge, on ne présentait plus le professeur comme « le maître » : un savant absolu. C’est-à-dire si, très tôt, on cultivait chez l’enfant cette idée que oui, en tant qu’individu intelligent, il peut ne pas savoir, que oui il peut remettre en question ce qu’on lui dit, que oui il peut proposer des réponses. Quelle perspective effrayante pour les amateurs de la soumission intellectuelle de l’apprenant !

Il ne faut pas se laisser piéger par le vocabulaire utilisé ici pour traiter la question et commencer à se dire qu’il serait effectivement impossible de dire honnêtement la chose aux tout jeunes. Car si cela demande certainement un effort supplémentaire (un effort que, on en conviendra, vaut bien le souci d’honnêteté), il est tout à fait possible de développer le vocabulaire et les stratégies pour le faire. On peut en effet tout à fait envisager l’utilisation d’un scénario d’une dette de cinq sous pour honnêtement s’attacher à faire comprendre aux elèves que telle forme de soustraction a un sens. Quitte à ensuite leur expliquer qu’ils n’ont pas à s’en préoccuper dans les travaux de classe en général.

Ce serait alors l’occasion de parler du respect de la propriété d’autrui, de la probité; d’aborder avec bienveillance les questions curieuses parfois absurdes, parfois pleines de bon sens que pourraient avoir ces écoliers ; d’introduire doucement l’idée de nuances, de doutes, d’erreurs. Ce serait aussi l’occasion de renoncer à absolument vouloir faire étudier une large surface de connaissances pour plutôt s’arrêter longtemps sur quelques fondamentaux et ainsi s’assurer que l’apprenant en a une maîtrise profonde et pérenne.

Cela exigerait effectivement un réel effort pédagogique de la part de l’enseignant et, par là même, romperait définitivement avec cette pratique tayloriste de l’école-usine avec des enfants supposés identiques comme matière première, des méthodes figées comme machines, des professeurs comme ouvriers-machine, et tout cela dans une longue chaîne de montage dont le souci premier est l’efficacité pratique au-dessus de toutes valeurs et humanité.

Mais puisqu’il nous est opposé l’argument du souci pratique. Parlons-en sérieusement. Car s’agissant d’efficacité, on ne saurait ne pas soulever l’épineux problème du désapprentissage. Puisque c’est à ce mur là qu’un enseignement volontairement erroné, biaisé et simpliste risque fortement de se heurter. Parce qu’avant de pouvoir joyeusement sortir des « petits » mensonges et s’élancer aisément vers la vérité comme le suppose cette pratique, il faut déjà parvenir à s’en défaire, autrement dit les désapprendre.

Et c’est là un véritable défi. Défi que connaissent bien les professeurs et élèves de 7ème année fondamentale dans le système éducatif actuel quand vient le moment fatidique d’introduire les nombres négatifs. Cette notion qu’on aurait pu progressivement et intuitivement introduire durant toutes les années de la primaire doit désormais l’être en quelques semaines. Or elle est alors tout à fait contre-intuitive et boulverse les fondements des connaissances mathématiques acquises jusque-là. Ils sont nombreux ceux qui sont sortis de l’expérience fâchés pour longtemps avec ces –4 et ces –817,59. Ce moment est aussi celui très symbolique où ce système éducatif à travers le professeur confesse avec un peu de gêne que « oui, on vous a menti… »

On sent alors combien l’École et plus largement la société doit paraître incohérente pour le jeune individu. Lui à qui on aura si souvent martelé l’injonction de ne jamais mentir. L’on se dira que les conséquences sont bien anodines: l’élève se contentera généralement d’en faire la remarque à ses camarades. Eh bien, c’est ne pas faire grand cas de la complexité des mécanismes d’apprentissage et d’assimilation chez l’Homme. D’autant que parallèlement, à un autre de degré, on prend le risque de voir l’apprenant commencer à se méfier maladivement des discours de savoir en général; ces discours si relatifs et si changeant.

Et ces difficultés liées au désapprentissage et au doute maladif prennent une plus grande ampleur en Histoire, matière où justement les approximations et le simplisme sont les plus courants. Le constat est que le MENFP dispose de sa propre version des histoires nationale et universelle. Cette version, simpliste et rigide à souhait, fait fi de tous les débats, discussions et travaux menés par les communautés universitaires. Le ministère impose donc un programme avec des vérités qui se voudraient absolues alors que le corps enseignant sait que ce n’est pas le cas. Ainsi, il arrive souvent que l’on rencontre quelqu’un qui refuse tout simplement d’admettre que les Vikings aient pu jeter l’ancre en Amérique avant Colomb (difficulté de désapprendre) ou qui jure par tous ses saints qu’on nous ment et que, de cérémonie du Bois-Caïman, il n’y a jamais eue (doute maladif). L’ampleur est donc plus grande car les conséquences plus graves. Un peuple qui ne saurait plus saisir les nuances et les doutes de son histoire avec raison et objectivité ou qui ne saurait plus à quelle certitude se raccrocher quant à son parcours; ce peuple là risquerait de perdre autant en son essence qu’en son identité.

Par ailleurs, dans un autre ordre d’idées, il y a également lieu, au regard du contexte social actuel, de se demander s’il ne faut pas chercher là aussi les origines de certains modes de pensée favorisant la corruption généralisée dont souffre Haïti. Puisque des centaines de citoyens ont pu commencer ici à développer l’idée que tout le monde ment quand c’est pratique. Lhomme est le produit de son milieu : cette thèse fait l’objet d’un large consensus en Sociologie. Hors il se trouve que le milieu de l’individu se constitue aussi des discours et pratiques de son quotidien. Il ne faut alors plus se demander si le comportement de ceux qui font figure d’autorité pour l’enfant est susceptible de le conditionner. Cela ne fait aucun doute. Mais plutôt s’interroger sur la portée de ce conditionnement et se demander dans quelle mesure un comportement peu honnête de ces figures d’autorité le conditionne pour développer lui-même des schémas autrement plus malhonnêtes. C’est là une interrogation pertinente qui devrait nous pousser à la prudence quand on sait que la corruption concerne la quasi-totalité de nos institutions publiques.

Entre difficulté éthique, probité intellectuelle et doute, ce qui demeure toutefois une certitude, c’est le lien étroit existant entre l’intelligence et la raison; c’est-à-dire entre l’intelligence et le souci de cohérence des choses. Il apparaît donc clairement que c’est grandement nuire à l’épanouissement de l’intelligence des individus que de les mettre aussi ouvertement et aussi précocement en situation d’incohérence: premièrement par rapport au savoir et à la science ; et deuxièmement, ce qui est encore plus grave et révolte davantage la conscience, par rapport aux valeurs essentielles de la communauté. À nous donc, citoyens, universitaires, enseignants, de proposer des modèles qui ne trahissent plus nos convictions profondes! Convictions qui, à n’en point douter, consacrent l’honnêteté et la probité intellectuelle en toute chose.

¹Les Vickings auraient pu bien découvrir l’Amérique cinq cents avant Colomb

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Quand les adultes mentent aux enfants… Simone Korff-Sausse, dans Enfances & Psy 2011/4 (n° 53), pages 58 à 67


Kitz Sanozier
SUM SUMUS

Kitz Arbens Sanozier

Kitz Sanozier aime à se définir comme un homme parmi les Hommes. Enfant, il a eu ses livres comme meilleur ami. Aujourd'hui il lui arrive de prendre la plume, convaincu de la force des mots et de la nécessité de nouveaux discours. Haïti dans le cœur, la révolution dans l'âme.
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