Littérature

Pourquoi un prix littéraire est plus important qu’un autre ?

Il faut autant d’énergie pour écrire un bon livre que pour en faire un mauvais. Les écrivains le savent. C’est pourquoi ils peuvent être très enthousiastes quand leurs travaux sont encensés par la critique ou récompensés par un prix littéraire. Et plus le prix est « prestigieux », plus grande est souvent la joie de l’écrivain auquel il est attribué. Mais qui décident de la prestigiosité – on va emprunter ce terme – des prix littéraires ? Pourquoi tel prix littéraire serait plus important que tel autre ?

Un ami a partagé avec moi un article de Jeune Afrique qui a abordé la question en partie. Ce papier s’intitule : « Goncourt, Nobel, Booker Prize… La récompense du dominant au dominé ». La polémique est lancée. On pointe du doigt les centres littéraires du Nord qui décident de la légitimité de certains écrits du Sud. Et ceux qui sont dans l’attente de cette légitimité, ceux qui attendent d’être validés. Selon les critères des légitimateurs. « Réflexe d’ex-colonisé ».

Voilà. La question coloniale revient. Est-ce hors-sujet ? Pas du tout. Nous l’aurons remarqué, les écrivains du Sud( enfin pas tous !) raffolent à mort des prix littéraires occidentaux. Le problème serait moins grave si, par exemple, on voyait des écrivains européens partager un enthousiasme égal à ceux de leurs pairs en recevant un prix littéraire d’un jury ou d’une académie du Sud.

Mais peut-être est-ce parce que les créateurs du Sud n’en font pas grand cas, et que faut-il commencer la charité par soi-même : des écrivains du Sud (Afrique, Caraïbes, Pacifique) désormais reconnus( et se sentant tels) par des centres littéraires du Sud. Oui, peut-être faut-il commencer à valoriser les prix de chez soi d’abord. A vrai dire, je sais que la question n’est pas aussi simple. Mais ce serait un premier pas.

En effet, il faut aller plus loin. La question n’est pas seulement culturelle et littéraire. Elle est aussi économique. C’est une question de soft-power (puissance douce). Le géo politologue américain Joseph Nye le définit comme « l’habilité à séduire et à attirer »(Nye, 1990). Séduire avec quoi? Avec son modèle culturel et politique, que l’on ne saurait d’ailleurs dissocier du volet économique.

À bien y regarder, en effet, les écrivains du Sud (caribéens, africains) souvent récompensés par les prix littéraires occidentaux sont généralement édités en Europe et sont peu lus dans leur pays d’origine. Les causes :   l’absence dans ces pays-là d’une grande industrie littéraire (éditions, distributions) et l’analphabétisme( l’une des caractéristiques du sous-développement, selon l’Indice de développement humain – IDH ).

La solution à ce problème, car c’en est un, doit s’inscrire donc dans une politique culturelle globale supportée par les secteurs public (les Ministères de la Culture) et privé de ces pays, et surtout par les acteurs les plus concernés (écrivains, éditeurs, agents littéraires, critiques littéraires, libraires, les jurys des prix littéraires, etc.). Ces derniers considèreront alors les œuvres littéraires en fonction des critères esthétiques qu’ils auront établis, ou simplement en fonction de ce qu’ils reconnaîtront comme une innovation dans la démarche artistique et littéraire d’un écrivain( du Sud comme du Nord), soit dans la thématique abordée et/ou dans le style choisi – ou plutôt inventé.

On l’aura compris, en littérature comme en politique, tout est rapport de puissance ( soft ou hard). Or, souvent le rapport est inégal. Ce qui donne lieu à une équation dominant-dominé. Domination, préjugés, asservissement. « Asservissement intellectuel », en l’occurrence. « Mon livre n’est bon que s’il est encensé par l’étranger, que s’il rentre dans ses critères ». Quid des prix littéraires nationaux ? Négligés, peu considérables. C’est déplorable.

Mais il ne faut pas désespérer. Certains écrivains du Sud regardent avec beaucoup de recul ces récompenses littéraires occidentales, et parfois n’y pensent jamais au moment de l’acte de création. Et puis, il ne faut pas être trop amer. C’est quand même bien un prix littéraire. Quoique, il faut le reconnaître, ça n’exclue pas le droit de se poser la question de savoir pourquoi, et que, de toute façon, les jurys littéraires, aussi compétents soient-ils, passent parfois à côté des meilleures œuvres.


[i] https://www.jeuneafrique.com/1278310/culture/goncourt-nobel-booker-prize-la-recompense-du-dominant-au-domine/

Samuel Mésène

Né en 1997, Samuel Mésène est passionné de littérature(s) et de culture générale. Attiré aussi par les sciences politiques, il a intégré l'INAGHEI en 2016 pour des études en relations internationales qu'il a abandonnées au bout de deux ans. Une vie excitante, voilà ce qu'il essaie de vivre, chaque jour, à chaque mot, à chaque geste.
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