Culture

Sauvons le carnaval national !

Pour un véritable carnaval haïtien

La question de la décence du carnaval en Haïti au regard du contexte social se pose chaque année depuis bientôt dix ans et se pose mal à chaque fois. Opposer le carnaval au sentiment éthique et citoyen, c’est ne pas pouvoir ou ne pas vouloir penser l’événement pour ce qu’il est en soi, ce qu’il a été et ce qu’il peut être pour peu qu’on le veuille.

Pour autant la réponse généralement donnée à cette question n’en relève pas moins de la plus complète aberration. Cette réponse fait intervenir pêle-mêle des considérations comme :

  • « Regardez au Brésil combien leur carnaval rapporte chaque année! » ;
  • « Le carnaval est le gagne-pain des artisans, des charpentiers, des danseurs, des artistes… » ; Voilà donc des gens qui ne gagnent leur pain que deux semaines de l’année.
  • « C’est l’occasion de faire entrer des touristes dans le pays » ; Faut-il commenter ?

Ce qu’on peut entendre de plus honnête dans ces considérations vient probablement de ceux qui ne cherchent pas outre mesure à déguiser la chose. Ceux-là vous le disent sans détour: le peuple a besoin de se défouler dans un pays aussi stressant.

Voilà donc le tableau du débat sur la question du carnaval ces dernières années : Une question mal posée et des réponses qui soutiennent sans gêne que le carnaval n’est autre chose que trois jours de marché. La chose est dite, les économistes capitalistes du pays (ne le sont-ils pas tous ?) n’ont aucun doute à ce sujet. C’est là l’attitude pragmatique et objective selon eux ; une objectivité qui curieusement ne voit qu’à travers le prisme du capital.

Non pas qu’ils soient indifférents aux massacres dans les quartiers populaires, à l’insécurité, à la part de budget ridicule de l’Éducation et au kidnapping institutionnalisé. Mais le problème n’est pas tant les massacrés, les laissés pour compte et la corruption. Le problème en réalité, c’est que PAR TOUS LES SAINTS, LES TOURISTES NE VONT PAS RENTRER DANS CES CONDITIONS !

Une question mal posée qui reçoit pour réponse : à quoi bon résoudre véritablement les problèmes quand on peut jouer sur les bas instincts des foules? À quoi bon quand on peut les noyer dans le bruit, la non-pensée, le non-art, les femmes dénudées pour l’occasion ? Laissons donc la vermine se défouler à grands frais ! La gueule de bois passée, elle acceptera mieux son sort en attendant le prochain défoulement.

Il est donc important de bien poser la question. Et bien la poser, c’est éviter de tomber dans cette définition du carnaval comme marché, comme exposition de soi en tant que curiosité exotique pour touristes désabusés, comme espace de défoulement en vue d’une résignation dans la réalité, comme vaste orgie nationale. Car ce n’est que dans cette définition qu’on peut opposer le sentiment du citoyen concerné insistant pour un sens des priorités à la volonté d’organiser le carnaval national. Il nous faut donc « penser l’événement pour ce qu’il est en soi, ce qu’il a été et ce qu’il peut être pour peu qu’on le veuille ».

Ce que le carnaval a été

Nous renonçons ici à faire l’historique du carnaval haïtien de la colonie à nos jours. À ce sujet, consultez une diffusion consacrée à la question de l’émission Contact présentée par l’historien Michel Soukar sur les ondes de Signal FM (nous n’avons pas été en mesure de retrouver cette diffusion en particulier).

Il nous suffira de souligner qu’un coup d’œil sur l’organisation des bandes à pied convaincra rapidement que les valeurs de démocratie, d’équivalence homme/femme, de discipline et autres ne sont pas nouvelles dans la société haïtienne. Ou de rappeler que le personnage de Charles Oscar était un discours politique avant d’être réduit à un simple costume sans signification profonde.

Ce que le carnaval est en soi

Le carnaval est la plus grande manifestation culturelle de la nation. C’est le moment de dire: Voilà ce que nous sommes! Voilà non seulement le visage que nous choisissons d’avoir mais surtout voilà l’essence de peuple que nous décidons de cultiver! Voilà les valeurs que nous décidons de porter et voici les vices qui nous paraissent ridicules.

Le carnaval, c’est l’occasion d’affirmer métaphoriquement ce que nous sommes, comment nous vivons, comment nous aimons, comment nous jugeons. C’est un condensé d’art et de danse, de rhétorique et de théâtre, de polémique et de politique. C’est un instant consacré pour utiliser tous ces leviers afin d’imprimer dans les esprits les convictions du peuple, ses pinga et ses espoirs.

Ce que le carnaval haïtien peut être

Il n’est pas question dans un article aussi court de faire la proposition formelle d’un modèle de carnaval. Pourtant certaines pistes méritent déjà d’être énoncées.

Le carnaval a hérité d’un arrangement de la population par classes socio-économiques dont le tableau indigne toujours. Celui qui se place en-dehors du carnaval ne peut s’empêcher de voir la reproduction des inégalités sociales dans cet arrangement: L’immense populace entassée sur elle-même et distraite pour ne même plus penser sa position par rapport aux nantis perchés sur des stands construits à grand frais. Et s’il regarde attentivement, il remarquera des individus qui essaient de jouer des pieds et mains pour avoir une place dans un stand ou sur un char et peut-être alors il pensera à ce qu’on se plaît à appeler la classe moyenne.

D’ailleurs le carnaval gagnerait certainement à se défaire de cette pratique d’entassement. Comment danser le carnaval quand on peut à peine bouger le doigt ? C’est un spectacle propre à refroidir l’enthousiasme que ce gigotement de la foule au pied d’un camion de haut-parleurs (singulière idée à se faire d’un char carnavalesque quand même : des affiches publicitaires comme art et esthétique). D’où vient cette absurdité de carnaval principal? Que signifie-t-elle? Le carnaval doit être partout !

Ce que le carnaval peut être ?

Le carnaval peut être le théâtre de revendications sociales, l’occasion de tourner en ridicule les anti-peuple. La possibilité de rire de ces nantis perchés sur leur stands. Manno Charlemagne chantait « Madigra, m pa pè w ; madigra m pa pè w ». Peut-être un carnaval pour rappeler qui sont les madigra ! Peut-être un carnaval pour rappeler qu’il n’y a pas à avoir peur !

Le carnaval peut être cette période de l’année où à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, des troupes de danses peuvent, sans crier gare, investir l’avenue John Brown et exécuter les plus magnifiques chorégraphies que leur imagination aura pu concevoir. Pour dire voici comment les Haïtiens dansent, pour dire ainsi doivent danser les Haïtiens désormais.

On entend parfois parler de polémique au moment du carnaval. Mais on constate rapidement que souvent il ne s’agit en réalité que de chamailleries sans objet organisées entre groupes musicaux qui s’efforcent de s’insulter mutuellement parce que c’est bon pour la caisse. Pourtant le carnaval peut être le point d’orgue de véritables polémiques. Polémiques entre capitalistes et socialistes, entre gens de gauche et gens de droite, entre pro et anti, entre ceux qui refusent ces manichéismes et ceux qui affirment la dualité des choses! Le carnaval peut être le moment où les grandes disputes nationales quittent les salles d’universités et les chaires politiciennes pour investir les rues, les places publiques et les terrains vagues.

Imaginez partout dans Haïti, loin de l’absurdité de carnaval principal, des Haïtiens déguisés ou apprêtés non pas parce que c’est le carnaval mais parce que les déguisements ont été faits en famille, par les membres du quartier. Des déguisements pour dire la solidarité, des apprêtements comme métaphore d’une révolution qu’on ne saurait arrêter.

Imaginez des théâtres originaux joués sur la place Boyer ; des écoliers déclamant leur poésies dans les rues du Cap ; Freda diffusé à minuit aux Champs-de-Mars ; des discours enflammés dits avec conviction partout dans Gonaïves ; d’immenses tableaux collectifs dans les rues de Fort-Liberté ; des stands de déguisement à chaque coin de rue : « Laissez-vous joyeusement déguiser par un passant à son premier essai ! » ; les foules, armées de thé au gingembre et de pain cabiche, groupées autour des Jean Claude Martineau de la localité de Montagnac, ces Maurice Sixto qui ne passent pas au studio, qu’on ne reverra peut-être plus mais qui nous conteront la plus merveilleuse des histoires, celle de l’enfant taïno. Imaginez le déversement culturel, cette plongée dans les identités haïtiennes que nous sommes si nombreux à ignorer. Imaginer les bénévoles du carnaval, ceux qui croient que la fête est à tous, ceux qui croient que les combats doivent être menés sur tous les fronts. Les nouveaux Charles Oscar sont trop tranquilles ! Théodore Beaubrun (alias Languichatte Débordus) attend les pièces de théâtre qui feront pâlir ses prouesses!

Celui qui sera parvenu à se figurer un tel carnaval aura véritablement compris le propos de cet article. Il aura saisi que ce serait une erreur d’abandonner le carnaval à des avadra perdus dans leurs politicailleries. Il nous faut nous approprier ce qui est nôtre. Et ce qui est nôtre, nous pouvons le redéfinir. Nous pouvons et devons redéfinir le carnaval haïtien pour le sortir de sa situation d’exhibition de bêtes de foire pour touristes en panne d’émerveillement, de sa situation d’orgie nationale pour lui donner sa vocation de revisiter nos identités, sa vocation polémique tout comme sa vocation de communion et surtout sa vocation politique.

Le carnaval est une fête qui éloigne des combats sociopolitiques? Assurément le carnaval est une fête. Mais c’est se tromper sur la nature des combats sociopolitiques, ou tout au moins sur les révolutions, que de penser qu’ils s’opposent aux fêtes. La révolution est un mode de vie. Une révolution peut prendre des dizaines d’années avant de finalement éclater. Vouloir sortir la fête de ce processus est une tâche vaine. En réalité, l’atmosphère décrit par certains révolutionnaires de certains temps de leur révolution dans leurs notes personnelles est un atmosphère de bouillonnement, de camaraderie, d’effervescence, de solidarité; un atmosphère de fête. Un combat politique morose est un combat déjà perdu.

Il ne faut pas tuer les manifestations culturelles. Il faut se les réapproprier, les redéfinir, et leur donner leur vocation de lutte !

Note : Cet article ne laisse aucun doute sur l’esprit qui anime l’auteur. Toutefois afin d’écarter toute possibilité de mauvaise interprétation, il est utile de préciser qu’il est de sa conviction que le carnaval haïtien tel qu’il se fait depuis un peu plus d’une décennie au moins, notamment au regard du contexte socio-économique, est tout simplement inadmissible. Ceci ne doit pourtant pas signifier la suppression de l’événement mais doit plutôt engager à des combats pour sa réappropriation et sa redéfinition.


Kitz Arbens Sanozier

Kitz Sanozier aime à se définir comme un homme parmi les Hommes. Enfant, il a eu ses livres comme meilleur ami. Aujourd'hui il lui arrive de prendre la plume, convaincu de la force des mots et de la nécessité de nouveaux discours. Haïti dans le cœur, la révolution dans l'âme.
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